23/05/2008

Le divan.


Nous étions disséminés dans la salle d'exposition. Je trônais dans un coin et attendais le chaland. Pas grand monde aujourd'hui. Un jeune couple s'arrête, s'assied, essaie mes coussins, dossiers, positions. me caresse le cuir et s'embrasse en salivant sur ma belle pelisse beige. L'homme essuie prestement avec son mouchoir les gouttes d'écume qui déparent mon siège. Pourraient faire attention.
Tiens, le vendeur qui rapplique et aborde les jeunes gens. Ils discutent et remplissent un tas de papiers. Des déménageurs... Hé, où va-t-on ? Je suis retourné, démonté, emballé, chahuté, déballé, remonté et me retrouve dans un petit salon, entouré d'horribles meubles. Deux paires d'yeux admiratifs m'observent. Il n'y a vraiment pas de quoi.
Les jeunes gens m'ont gardé chez eux trois ans. J'en suis sorti éreinté et quelque peu abîmé. C'est qu'ils sont infatigables à cer âge-là. Et me voilà exposé dans une salle de ventes parmi pléthore d'objets hétéroclites. On passe sans me voir. Ah, un quidam intéressé ? Mon tour. Je suis vendu pour trois fois rien : c'est quelque chose. Triste la vie d'un divan... C'est l'individu qui m'a examiné qui m'emporte chez un tapissier. L'artisan me dépiaute et me remet à neuf. De là, dans un fourgon. Mazette, la villa... Je suis chez un urologue réputé et, par voie de conséquence, très cher, ou l'inverse. Que veut-il faire de moi ? Peut se payer un sofa en peau de léopard s'il le désire, ce charlatan... Bien voyons : la salle d'attente. Fallait pas rêver...
Je passe dix ans dans cette salle obscure, supportant périodiquement le cul de l'archevêque, du président de la Cour d'Appel, de ministres, sénateurs, députés et de dames patronnesses dont la seule qualité est la hauteur de fortune ou d'influence. De temps en temps, une dame Claude égarée. Un urologue est un homme comme les autres, non ? Mais l'épouse du praticien ne m'aime pas. Elle ne supporte pas mon teint : "du beige chez moi ! Je ne suis pas raciste mais..." Mon entretien en souffre atrocement.
Finalement, on m'abandonne sur une décharge sauvage. Une bande de SDF me recueille et je me ramasse sous un pont, bien à l'abri. Ma vraie vie commence... Pas de tout repos mais combien passionnante. Enfin adopté sans retenue, par la lie de la société sans doute, comme disent les honnêtes gens, mais au service du patriarche, médecin radié qui, le litron entre les jambes et la pipe au bec, domine et soigne tout son petit monde. Il m'astique, répare les déchirures, camoufle les taches indélébiles, me parfume... Je suis un coq en pâte. Seul inconvénient : dans ma structure, j'entretiens des centaines de colonies de petites bêbêtes. Tout le monde a le droit de vivre... Bref, je vieillis comblé et respecté.
Tout a une fin. Une descente de police chasse mes fidèles amis : on peut être SDF mais pas n'importe où ! Avant de quitter les lieux, ils me balancent dans le canal. Croyez moi ou non mais, même noyé, je sers encore. Demandez aux rares poissons survivants.

11:28 Écrit par Rhadamanthe dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

étonnant ! jamais je n'aurais pu imaginer la vie d'un divan. Mais où vas tu chercher tout cela? c'est génial.
Je rentre d'une semaine de farniente , ce fut génial, le divan était confortable :o)
bisous et bon week end

Écrit par : Laura | 23/05/2008

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